Quarante-deux ans après sa blessure à l’œil qui stoppa sa fulgurante ascension professionnelle, « la Rouille » reste fidèle à lui-même, sa bonne humeur et son enthousiasme en témoignent. Installé à Esquibien, l’ancien canari revient sur sa carrière et la manière dont il perçoit le football d’avant et de maintenant.

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Le roi Osman

À votre époque, est-ce que footballeur était perçu comme un métier ?
Oui un métier mais c’est aussi une passion, aller courir et taper dans le ballon c’est le rêve de millions de jeunes. Je le ressentais comme un métier. Il faut en chier tous les matins à l’entrainement sinon ça te passes sous le nez. C’est un groupe de 30 joueurs pour 11 joueurs de champs. Gagner de l’argent avec ce sport ou un autre c’est un métier. C’est un métier où tu pars sur 10 ans. A l’époque on avait tous la même réflexion, si dans les 10ans que tu fais, tu peux avoir une maison et du capital pour acheter un commerce tu as réussi ta carrière de footballeur. Pendant mes 10ans au niveau professionnel j’avais une belle maison sur l’Erdre et du capital, j’ai acheté un pub à Nantes. Pour gagner de l’argent, mieux tu fais et plus tu gagnes.

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Nombreux sont les footballeurs qui ont dû mettre entre parenthèses leurs carrières professionnelles à cause du service militaire, Philipppe Gondet ou encore Jacky Simon… Pour vous comment cela serait perçu de nos jours ? 
À mon époque ça m’a permis de jouer en équipe de France national militaire dont l’entraineur était Roger Lemerre. J’ai même été en Syrie et ma mère avait peur (rire) c’était mon baptême de l’air, de bon souvenir. Ceux qui étaient dans un club professionnel rejoignaient Joinville. J’ai pu y rencontrer Cyrille Guimard avec qui je prenais tous les dimanches le train de nuit, puis le métro le matin direction Joinville. Il prenait son vélo et moi mon ballon. Je peux également dire que j’ai eu de la chance de faire mon service militaire entre les 2 guerres. Pour en revenir à la question, il faut dire que c’est une autre époque, mais je pense que si il y a une guerre que ce soit Valbuena ou un autre ils seront bien obligé de respecter les ordres de l’état.

Il n’y a pas si longtemps,  le pourcentage de réussite au bac des jeunes de l’olympique de Marseille était de 0 %. Pensez-vous que l’éducation est-il mis en retrait par rapport au côté sportif ? 
Je vois ça de loin, mais il faut reconnaître que les études sont plus importantes maintenant qu’il y a 30ans. Quand je vois le centre de formation de Nantes, tous les jeunes vont jusqu’au BAC. Nous c’était pas ça. A mon époque peu ont poursuivi des études. En 10 ans, je n’ai pas beaucoup vu de bacheliers contrairement à maintenant. A notre époque, quand notre carrière se terminait, il fallait travailler. Par le biais du statut de footballeur pro les portes s’ouvrent plus facilement. Des marques comme Adidas ou le coq sportif souhaitent avoir des sportifs pour leur image. Bien sûr, maintenant le bac est obligatoire.

Les entraineurs et dirigeants semblent plus indulgents qu’avant…
J’avais un bon copain qui jouait libéro, un jour il fallait qu’il joue en 6, il a répondu à ljc-bulle-1-jpeg’entraineur qu’il ne savait pas jouer 6, l’entraineur ne la plus jamais rappelé.

Comment ça se passait quand vous étiez à la Jonelière ? 
Quand j’étais à Nantes, c’était les profs qui venaient en fonction des heures d’entrainements. J’ai quitté l’école à 14 ans avec le certificat d’étude primaire en poche. Mes parents m’ont trouvé le métier de coiffeur, j’ai donc appris ce métier. D’ailleurs mon fils ne veut pas un autre coiffeur que moi (rire). Mais le FC Nantes est arrivé et j’ai su saisir l’occasion. Là-bas, je vivais chez un particulier, pas au centre de formation comme on le fait maintenant, on était éparpillé. Tout près du stade il y’avait une petite dame qui faisait à manger pour les célibataires (sourire). Tous les midis on mangeait dans un garage. Je vivais un rêve mais en centre de formation, il y a plein de jeunes qui arrivent et qui repartent. Ce nest pas facile d’être livré à soi-même, on peut faire de mauvaises rencontres et avoir envie de sortir. Moi ma seule distraction c’était le cinéma. Ceux qui réussissent ont les tripes et un brin de chance car à l’époque, des blessures comme les ligaments croisés étaient synonyme d’une carrière terminée. Mon frère à cause d’une surdose d’entrainement a eu une rupture des ligaments croisés aux 2 genoux, il n’a pas pu continuer. Il n’y avait pas 5 médecins et 10 kinés comme maintenant mais juste 1 qui passait tous les jours.

Rare sont les joueurs qui font la majeure partie de leur carrière dans un même club. Vous êtes resté 10ans à Nantes, c’était votre volonté ou alors un choix par défaut ?
Ce n’était pas ma volonté. Il n’y avait pas d’agent, toutes les transactions de club à club étaient faites entre le directeur sportif et le président. L’arrivée du contrat à temps a permis un peu plus de liberté. Pour anecdote, j’ai su longtemps après ma carrière, par le biais des journaux, que j’étais sur les tablettes de l’Ajax Amsterdam de Cruijff. Si le club ne voulait pas, c’était comme ça. J’ai joué quasiment 10 ans avec les mêmes, ce même noyau qui était là depuis longtemps. A ça s’ajoutait la filière d’argentins avec des joueurs comme Bargas qui m’ont fait grandir.

Chaque faits et gestes à son importance surtout dans ce sport…
Ma première apparition c’était en 1967. Après 2 titres de champion de France, la dynamique commence à coincer parce que certains ont eu envie de monnayer leur valeur ce qui provoquait des tensions. C’est comme ça que j’ai eu ma chance. Jacky Simon voulait partir à Bordeaux. J’ai donc pris sa place lors d’un match contre Sedan et j’ai marqué. Après on va à Metz, on fait 1-1 et je marque encore puis le 3ème match on reçoit Aix-en-Provence
, je ne marque pas mais c’est le meilleur match que je fais. Ma carrière était lancée je pouvais me permettre de faire quelques mauvais match (sourire). Ce qui a précipité ma venue en équipe première, c’est ce match de préparation entre les joueurs de l’équipe de France. Ils étaient en préparation à la Baule et ils faisaient une opposition, les titulaires contre les possibles titulaires. Ils manquaient 3 joueurs dans les possibles et je fus parti des 3 joueurs désignés pour compléter l’équipe. J’avais joué en défense central avec Aimé Jacquet. Par la suite, les médias ont relaté ma bonne prestation. 8 jours après me voilà titulaire avec les canaris. Il faut être opportuniste dans tout et prendre sa chance dès que possible.

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Les salaires des footballeurs sont longtemps restés relativement bas. Il faut attendre la mise en place du contrat à temps dans les années 1970 pour que les salaires des footballeurs augmentent de manière significative. Cela vous permettait-il comme aujourd’hui de vivre de votre passion ?
Mon père était
ouvrier ce qu’il gagnait en 1 an je le gagnais en 1 mois. Dans les années 50 et 60, les footballeurs ne gagnaient pas beaucoup. Ça a été un plus pour les footballeurs. Le salaire moyen en France des footballeurs était entre 12000 et 15000 francs par an. Avant c’était le président qui décidait tandis qu’avec le contrat à temps si tu étais bon, tu pouvais négocier. C’est à double tranchant, ça t’obliges d’être bon et à continuer d’évoluer ou alors l’inverse. D’ailleurs, je me suis aperçu que tous les joueurs en fin de contrat font tous une saison d’enfer ! Autour de Nantes il y a des clubs comme Carquefou qui récupère les jeunes qui ne sont pas gardés au FC Nantes. En CFA tu vis du foot encore. Même dans les petits clubs ça facilite pour trouver un emploi, c’est plus facile quand tu es dans une association.

En 1961, Denis Law est transféré pour 100 000 livres (119 980€) au Torino. 54 ans plus tard Anthony Martial est vendu par l’AS Monaco 80 millions bonus compris à Manchester United. Comment pouvez-vous expliquer cela ?
Je ne travaille pas à Wall Street (rire). Ça vient des joueurs mais aussi des dirigeants. Beaucoup d’argent circule. Avant les clubs c’était des associations à but non lucratif régie par la loi de 1901. Maintenant c’est des sociétés. L’argent provenait en majeure partie des subventions de la ville, des recettes du stade et un peu de la publicité. Le président était un bénévole, seul les joueurs, l’entraineur et quelques secrétaires étaient professionnels. Je me rappelle que dans les années 60-70 les contrats des joueurs étaient à vie et gagnaient seulement 30% de plus que monsieur tout le monde. Maintenant c’est du business ça n’a plus rien à voir avec les associations. Ce n’est pas seulement dans le foot, les grandes firmes et même le rugby s’y mettent.

Puis 1995 L’arrêt Bosman a permis l’ablation des quotas concernant la limite de joueurs étrangers dans une équipe. Pour vous, cet arrêt est-il un bien ou un mal pour le football ?
Quand tu prends une équipe en Angleterre où il y a plus de français que d’anglais, je ne trouve pas ça normal. Avant je trouvais ça pas mal car ça permettait aux jeunes de jouer. Maintenant les jeunes veulent de plus en plus partir à l’étranger. D’un côté cet arrêt est une bonne chose pour le spectacle de faire venir des joueurs d’ailleurs mais de l’autre côté pas terrible pour ceux qui veulent faire la même chose avec des budgets moins conséquents.

Thiago Silva avait déclaré « J’ai entendu des gens dire que je ne pensais qu’à l’argent. Mais ils oublient que nous avons des familles à nourrir ». Rappelons que le joueur gagne 10 millions d’euros par ans.  Vous qui avez passé plus de 14 ans au haut niveau, que pouvez-vous lui répondre ?
Qu’il peut nourrir sa famille avec 10 fois moins d’argent. L’argent ne rend pas modeste et fait perdre beaucoup de repères. Il n’y a pas besoin d’avoir autant d’argent pour être heureux. Il faut en avoir certes mais avec 50 000 il pourrait quand même le faire. A mon époque j’aurais été mal à l’aise de parler de ça.

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Vous avez joué dans les années 70, 80. Cette période se présente souvent comme une sorte d’âge d’or du football, le « football total » des Néerlandais, le romantisme des Brésiliens, l’équipe de France du carré magique, le jeu à la nantaise, où l’argent n’était pas au centre des discussions … Le Football c’était mieux avant ?
Certainement ! C’était mieux avant ! Je préfère jouer avant que maintenant. Avec tout l’argent que les clubs donnent maintenant, j’aurai eu peur de me louper, et c’est ce que pensent tous les anciens. Je suis passé à la bonne époque.  

Propos recueillis par Pierre-Alain Perennou 

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